Décryptage XIV - Annonciation
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Manuscrit persan d’Al-Bîrûnî Crédits images : BNF 

Manuscrit persan d’Al-Bîrûnî
Al-Atâr al-bâqiya'an al-qurûn al-hâliya (Traces des siècles passés)


copie du XIVe siècle, Iran - BNF, Manuscrits (Arabe 1489 fol. 162v) 30 x 20,5 cm, Manuscrit sur papier (171 feuillets)

Annonciation persane par Christophe Genin

Introduction
L’apostolat de Mahomet s’est proposé de réactiver le monothéisme, sans concession au polythéisme. Son credo poursuit la tradition mosaïque dont il vénère les figures fondatrices, comme Abraham ou Moïse, et le schisme christique dont il reconnaît les figures miséricordieuses, comme Marie ou Jésus.
On ne sera donc pas étonné de trouver dans les homélies mahométanes la scène de l’Annonciation en deux endroits. En premier lieu, Marie, fille de Joachim, est présentée comme une jeune fille élue par Dieu pour être la mère virginale de Jésus, le Messie (La famille d‘Imrân, III, 42-47). Des anges lui annoncent la conception du Messie, crée par Dieu dont il est le Verbe. Jésus est donc bien le Messie, mais il n’est qu’une créature de Dieu, non son Incarnation. En second lieu, l’Esprit divin se présente à Marie sous la forme d’un « mortel accompli », émissaire qui lui annonce la conception virginale d’un garçon, signe du divin pour les humains (Marie, XIX, 16-21). Selon cette théologie Jésus est donc un signe direct du divin, mais ne saurait être confondu avec Lui. S’il n’est pas le Fils de Dieu, alors Marie n’est pas la mère de Dieu. Il en résulte donc une iconographie très différente des dogmes romain et byzantin.

Analyse
Il s’agit ici d’une copie persane, du XVe siècle, d’un calendrier lunaire datant de l’an mil, établi par Al-Bîrûnî, un astronome tadjik. Il présente les ères et les calendriers qui ont précédé, l'histoire romaine, les rois persans, Bouddha, Mani, les faux prophètes, les fêtes persanes, les calendriers juif et chrétien melchite. Les événements mentionnés sont ornés de peintures : ici l'Annonciation, fêtée le 25 mars comme pour les Chrétiens.
L’image se présente comme un diptyque hétérogène : deux mondes sont mis en regard, mais sans interpénétration. Il s’agit d’une Annonciation « inversée », depuis le point de vue de l’observateur, non depuis le point de vue du sujet du tableau.

À notre gauche, Marie est assise dans une alcôve, se tournant vers Gabriel, tenant dans sa main droite une quenouille et faisant un geste de justice de sa main gauche. Cette image est un mélange de styles. L’art islamique cohabite avec des motifs de la tradition iconographique byzantine. En effet, d’un côté il y a une architecture avec un arc persan, des murs aux motifs strictement géométriques, ou un pouf à même le sol.
D’un autre côté, il y a une courtine aux motifs cruciformes, le manteau bleu de Marie, comme la quenouille qu’elle tient en main, la Vierge fileuse étant caractéristique des Annonciations orthodoxes. À notre droite, Gabriel la salue, tenant les rubans de son aube de sa main gauche, et fait un geste de paix et d’offrande de la main droite. Ses ailes encore éployées montrent qu’il vient d’atterrir. Sa silhouette se découpe sur l’azur du ciel. Ici aussi la figure est composite. Gabriel évoque plutôt la Chine et l'Asie centrale par les rubans de sa ceinture et les flammes de son halo.
L’enlumineur a voulu marquer ici très clairement le statut hétérogène des deux créatures. Le messager est un être de feu qui se tient hors du monde humain, dans la nature créée par le divin. Marie est une femme pudique, enveloppée dans ses voiles bleu, blanc, rouge (la spiritualité, la pureté et la ferveur), recluse dans son thalamus.
Gabriel et Marie communiquent par des regards, des gestes, des paroles (leurs bouches sont ouvertes), mais aucune médiation ni aucun point commun ne vient les unir. Ils ne sont pas logés à la même enseigne. À la différence d’une Annonciation chrétienne qui est une interface entre l’humain et le divin, signifiant la nature divine de Jésus, cette annonciation mahométane marque une césure entre ces deux registres. Par là même est signifiée ici l’interprétation antichrétienne de l’Annonciation par le mahométanisme. Ce simple face à face de Marie et de Gabriel nie la notion de Trinité, nie que Marie et Jésus puissent être " deux dieux en place de Dieu " et fait de Jésus un simple " témoin " du divin (Coran, V, 77-79, 116-117), hors de toute Incarnation et, par là même, de toute Rédemption.
Cette image emprunte aux Chrétiens d’Orient une figure de la dévotion mariale mais refuse à Marie d’être la Mère de Dieu, sous peine d’associer au Dieu unique quelque élément non transcendant.
Ce qui fait sens ici est donc moins le relatif dénuement de la scène, même si chaque vignette multiplie les attributs identifiants, mais l’aspect incommensurable des deux figures.
Toujours est-il que l’artiste trahit des emprunts iconographiques puisque Gabriel n’est pas représenté sous les traits d’un " homme parfait " ou d’un " mortel accompli ", mais bien sous les traits d’une chimère, cet humain qui s’imagine en oiseau…

Symboles