xix - Annonciation
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Crédits image : Photographie Christophe Genin 

René II de Lorraine en prière devant une statue de la Vierge à l’Enfant (détail)
Ateliers de Carl Geyling, Vienne (Autriche)


1875, Nancy, Basilique Saint-Epvre, transept nord, baie 19 Vitrail

Temps et espace auto-inclusifs par Christophe Genin

Le Second Empire, au XIXe siècle, voulut soutenir une rechristianisation de la France sur l’ensemble du territoire national. Cela passa par des images pieuses exaltant un glorieux passé historique. La Lorraine n’échappa pas à cette entreprise, et la basilique mineure néogothique de Saint-Epvre à Nancy en témoigne, mêlant des figures du Second Empire (comme la princesse Eugénie) à celles de la Maison de Habsbourg-Lorraine, donc le duc René II est l’ancêtre, et dont Saint-Epvre est l’église familiale.
L’Annonciation sise à l’autel de la Vierge est intéressante par son contexte immédiat, une représentation de René II de Lorraine en prière devant une statue de la Vierge à l'Enfant. Elle s’inscrit dans un vitrail commémoratif de la victoire de René II, duc de Lorraine, en 1477. En effet, elle participe d’un triple hommage à la Vierge, en trois niveaux.

Le premier niveau comprend une statue ornée d’un Sacré Cœur, censée incarner la présence aimante et généreuse de la Vierge elle-même. Cette statue, en tant qu’agalma, est l’objet direct de l’adoration des fidèles venus prier devant l’autel. Elle signifie la présence même de la déesse à laquelle on adresse ses vœux et prières.
Au second niveau apparaît une icône de la Madone présentant l’Enfant à un adorateur. Ici nous passons du plan « réaliste » de l’adoration directe, de la dévotion du fidèle envers une œuvre sacrée investie de la présence même du divin, au plan iconique de la représentation d’une adoration. Que montre la peinture sur verre ? Un priant est agenouillé devant une blanche statue de la Madone à l’Enfant, celui-ci bénissant de la main droite l’adorateur. Ce dernier a déposé au pied de la statue son sceptre de souverain, son épée, son baudrier frappé de multiples croix chrétiennes et sa couronne ducale. Il porte un manteau vert frappé de lions héraldiques en opposition (probablement les lions de Gueldre et Juliers), ourlé de pourpre, et un col d’hermine. Ce lieu d’adoration représente donc une scène d’adoration, dans une sorte de mise en abyme entre la fonction et la figuration. Le fidèle devant la statue reproduit la situation imagée du duc devant la Madone. C’est en même temps une citation d’une sculpture monumentale plus ancienne : le tombeau de René II, aux Cordeliers de Nancy, représentant le défunt agenouillé s’adressant à la Vierge qui lui présente son Fils.
Au troisième niveau, le prince tient en sa main droite un étendard représentant une Annonciation (dont le verre est quelque peu dégradé). Ici l’image se complique. En effet, la mise en abyme se poursuit, au sens où l’Ange agenouillé devant la Vierge reproduit la situation du souverain devant la statue imagée, reproduisant la position du fidèle devant la statue. Mais les niveaux de diégèse diffèrent. Au second niveau, le souverain fait figure de réalité historique devant une Madone œuvre d’art qui symbolise la mémoire d’une maternité miraculeuse et d’une épiphanie du Fils. Au troisième niveau, l’Annonciation est, comme image de l’étendard, un élément diégétique du se-cond niveau, car elle raconte l’histoire de l’Enfant depuis le moment même de sa conception.

Cette Annonciation est ainsi, par cette triple figuration de la Vierge, une manière de remonter dans le temps. Nous sommes au XIXe siècle devant une statue, rappelant une histoire profane plus ancienne narrée par une peinture sur verre (le chef politique devant une figure de la Foi), remémorant elle-même une histoire sacrée, la Salutation de Gabriel à Marie. Cette Annonciation est classique : Gabriel indique de sa main droite le ciel d’où provient le Verbe fécondant, et la main gauche, orientée vers Marie tient un bouquet de lys. Marie est debout, dans une posture hiératique, les mains jointes en signe de prière et d’acquiescement. Aucun décor, seul l’Esprit saint surplombe leur rencontre.

Le peintre verrier n’innove donc pas par la scénographie de la Salutation, mais plutôt par un effet de structure : l’incrustation de cette scène dans une autre, par ce jeu de construction et de renvois entre deux niveaux d’images artificielles. Ainsi une image d’Annonciation est en médaillon dans une image narrative, de sorte que le rappel du moment de la Conception superpose le temps ré-volu de la Salutation au temps présent de l’adoration. Ce passé perdure, puisqu’il signifie l’éternité du dieu incarné, de sorte que la linéarité temporelle est suspendue voire abolie par la rémanence du sacré intemporel. Sa localisation lointaine, dans les terres de Galilée, devient un emblème du duché de Lorraine. Par ce jeu structurel ce vitrail affirme ainsi l’universalité temporelle et spatiale d’une Annonce fondatrice, comme si la victoire même du duc était une des potentialités écrites de toute éternité dans une volonté transcendante.

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