Décryptage XV - Annonciation
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L’Annonciation (étude générale)

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L’Annonciation (étude générale), DELLA FRANCESCA (PIERO)

vers 1452-1466

Basilica di San Francesco, Arezzo

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Fresque

Note de lecture : Dans la construction de l’espace sacré, et dans les Annonciations savantes, Gabriel est à notre gauche et Marie sur notre droite. En fait, l’image doit se lire depuis le point de vue du sujet du tableau, en l’occurrence depuis le point de vue divin. Donc l’ange est à droite de Dieu, du côté bénéfique, et Marie est à Sa gauche, du côté de la Terre encore soumise à Satan. Gabriel, selon ce point de vue inhérent à la scène représentée, va de droite à gauche, apportant la bonne nouvelle dans le monde qui vit le mal, et Marie s’oriente de la gauche vers la droite, du mal vers le bien, montrant ainsi que la nouvelle finalité qu’apporte l’Annonciation inverse le sens de l’histoire. Comme une Annonciation se « lit » depuis ce point de vue divin, donc supérieur, cela explique pourquoi souvent les paroles écrites entre Gabriel et Marie sont peintes à l’envers. En revanche, les Annonciations populaires, ignorantes de ce code théologique de représentation, sont souvent inversées, avec Gabriel à la droite du spectateur et Marie à sa gauche.


Cette Annonciation, très célèbre, nous permet de comprendre, grâce à sa scénographie et son architecture, ce qui se joue dans cette Annonce, de sorte qu’elle devient un résumé de la théologie de la Rédemption. Voyons la géométrie symbolique de la fresque.

schéma annonciation-01

Par le linteau, rehaussé d’une frise de pierre noire, Piero produit une nette séparation horizontale qui différencie le monde d’en-bas, celui de l’immanence, où se rencontrent Gabriel et Marie, du monde d’en-haut, celui de la transcendance, symbolisé par l’azur où paraît Dieu sur sa nuée. L’espace de l’immanence est proportionnellement plus haut que celui de la transcendance, cette dernière semblant ainsi plus lointaine. Rappelons qu’être transcendant au monde est l’attribut du divin qui rassemble trois propriétés : extériorité (Dieu n’est pas de ce monde), supériorité (Dieu est au-dessus de tout), et inaccessibilité, excepté par la grâce.

schéma annonciation-02

Par la colonne centrale, qui scinde exactement l’espace vertical en deux et se prolonge par l’arête de la loggia supérieure, Piero distingue les êtres célestes sur la droite, à savoir Dieu et l’archange Gabriel, des êtres humains, à savoir Marie. L’ombre portée de la colonne trace au sol une ligne brune derrière laquelle se tient Gabriel.
Nous obtenons donc quatre cases : en haut à droite, Dieu ; en haut à gauche une fenêtre barrée et ombrée ; en bas à droite, Gabriel ; en bas à gauche, Marie.
Comment pouvons-nous interpréter cette quadrature ?

schéma annonciation-03

Reprenons le circuit du Verbe selon l’ordre théologique. Tout part du quartier supérieur droit, vide de tout décor. Dieu, figuré en paternel vieillard, y trône sur la nuée blanche qui est sa manifestation immanente. Sa toge d’azur se confond avec un ciel pur, et sa tunique rouge symbolise l’ardeur de la foi. Son regard se porte vers le niveau inférieur. Ses mains, dans un geste d’amour oblatif, donnent la lumière fécondante à Marie. Le rai de clarté part de la main droite en un faisceau de lignes obliques descendantes en direction du visage de Marie et de son auréole. Piero, par un jeu de perspectives audacieux, trace une oblique symbolique complexe dans le passage de la transcendance à l’immanence. Arrivé au niveau du linteau, le rai lumineux se confond avec la poutre de pierre tracée en perspective rentrante, et l’oblique se prolonge par la voûte du thalame virginal devant lequel se tient Marie. La force divine passe ainsi de l’immatériel au matériel, de l’extérieur à l’intérieur, de l’ouvert à l’intime dans une vue panoptique.
schéma annonciation-04

Dans le quartier inférieur droit apparaît Gabriel dont les ailes encore éployées et le commencement de génuflexion montrent l’arrivée récente. De la main droite il bénit Marie «  pleine de grâce  », et de la main gauche il tient une palme dont Daniel Arasse nous apprend que «  tout en annonçant la mort à venir du Christ sur la Croix, elle rappelle aussi la mort d’Adam par laquelle s’ouvre le cycle  ».
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Comme «  ange  », Gabriel est le messager de Dieu, son médiateur qui rend visible l’invisible, et donne une commune mesure à l’incommensurable (le divin absolu et l’humanité relative).

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Ces deux quartiers de la fresque forment un étagement dynamique en chiasme puisque la main droite du Père initie une oblique descendante de droite à gauche tandis que la main droite de Gabriel initie une oblique ascendante qui peut faire signe vers la loggia supérieure. Ces deux obliques se croisent au niveau du chapiteau de la colonne du premier plan.

schéma annonciation-07

La main gauche du Gabriel, qui porte et offre la palme, fait signe vers Marie qui occupe le quartier inférieur gauche. Elle est debout dans une antichambre donnant sur une arrière-salle en partie occultée par une courtine. Ses main et jambe droites montrent le mouvement de la surprise. Son regard baissé exprime une relation avec le messager, les deux étant mis sur le même plan, celui de la médiation, à la fois entre-deux et passage. Sa main gauche tient le Testament, l’index arrêté sur le verset du Livre d’Isaïe annonçant la venue de l’Emmanuel. Gabriel l’a surprise dans sa lecture et elle se doit de se reconnaître comme la vectrice du Messie. Elle porte des vêtements de mêmes couleurs que ceux du Père dont elle est la médiation permettant l’Incarnation. En ce sens, en donnant la vie elle donne également la mort. L’index de sa main droite indique un plan supérieur dans un geste d’élévation.
Il reste donc le dernier quartier supérieur gauche. Il est constitué par un élément d’architecture apparemment énigmatique. Une loggia ? Un grenier ? Une baie est ouverte, les panneaux d’une porte cloutée étant rabattus, s’ouvrant sur un espace obscur et vide. Une poutre frontale et une corde suspendue semblent permettre d’introduire des denrées par cette ouverture. C’est un espace modeste, sobre qui contraste avec le palais orné de l’étage inférieur. Ici joue tout une symbolique chrétienne. Cet espace modeste évoque la condition humble de Marie de Nazareth, et le palais suggère son statut de Reine mère. L’antichambre de Marie annonce et préfigure l’avènement d’un Roi sauveur qui est déjà là sans être visible.
Car il faut comprendre qu’une Annonciation est une intersection de plusieurs conceptions du temps. Dieu se déploie dans l’éternité, ce non-temps sans commencement ni fin, pour lequel tous les instants du passé, du présent et du futur sont concomitants. Les anges sont temporels puisqu’ils ont un commencement comme créatures du divin, mais ils n’ont pas de fin. La temporalité de Marie est historique puisqu’elle a une naissance et une mort. Le Christ réconcilie l’éternité et l’histoire puisque son existence, bornée par une naissance (Nativité) et une mort (Passion), est exaltée par son statut de Messie. Comme Fils de Dieu, sauveur et libérateur de l’humanité, il représente un absolu éternel (le divin) temporairement aliéné dans une histoire locale (l’Incarnation), cette aliénation étant elle-même niée par une épreuve sanctifiante (la mort sur la Croix) qui libère la vérité divine du Messie (sa Résurrection et son Ascension).
Comme premier instant de la vie du Christ, comme fécondation d’une femme par un dieu, une Annonciation contient toutes ces dimensions du temps et joue avec et entre elles.

schéma annonciation-08

Est-ce dire que le Christ serait dans ce dernier quartier ? Il est présent dans son inapparence même. La colonne est un symbole du Christ parce qu’il sera flagellé sur une colonne, parce qu’il est « la colonne du monde ». Ici la colonne et la frise noire trace une croix qui justement structure cette scène d’Annonciation selon les proportions de la Croix. De plus se joue une opposition entre deux lumières. D’un côté la lumière exposée dans la fresque, par le geste du Père, dont le nuage vient ombrer la scène de la rencontre, actant bien ainsi l’adumbratio de Marie par Dieu. D’un autre côté, un éclairage naturel supposé, les ombres portées de la colonne de la poutre suspendue et de l’attache métallique renvoyant à une lumière externe venant de notre droite, donc de la gauche. D’où une inversion des valeurs : cette porte en pleine lumière est ouverte, mais l’incidence de l’éclairage rend la pièce obscure, quand inversement les volets censés occulter la pièce sont en plein soleil.

schéma annonciation-09

La lumière est barrée par la matière, comme la fenêtre est barrée par la poutre, comme le Roi sauveur est barré par la Croix. Se joue ici la mort du Fils comme accès au divin. Il est virtuellement présent comme Dieu fait homme, partout présent comme Dieu éternel et ubiquiste, et absent comme martyr non encore advenu.

Ces ombres portées dans cette dernière case s’orientent vers l’immatérialité de l’azur, fermant ainsi le circuit.

Cette quadrature est lourde de choix personnels de Piero comme d’une culture architecturale et chrétienne. Nous obtenons donc le schéma présenté ci-dessus qui forme l’invariant de l’Annonciation, dont les Annonciations sont des variations infinies.

Symboles