Décryptage XVII - Annonciation
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Crédits image : ©The wallace collection 

L’ Annonciation
CHAMPAIGNE (Philippe de)


1645, The Wallace collection - Londres 334 x 215 cm, Huile sur toile

Le baroque tempéré par Pierre Fresnault-Deruelle

Coïncidant (à un doigt près) avec la verticale du manteau de la cheminée, l'index de Gabriel a ceci d'impérieux qu'il désigne l'origine des rayons divins fondant sur Marie et actualise, dans le même temps, la salutation qu'il profère. Par son geste, L'Archange scinde l'espace de la représentation en deux parts apparemment gouvernées par une symétrie fermement établie.
La rigueur toute classique de la composition, cependant, n'est affirmée que pour être altérée : en haut de la toile, le chœur baroque des anges se diversifie, à gauche, en une théorie descendante ; à droite, en une file montante de Chérubins qui observent le colloque. Chose plus frappante encore, un décalage s'est opéré par rapport au plan du tableau : l'Ange occupe un point de l'espace à partir duquel pivote vers l'arrière la partie gauche de la scène peinte. En bref, c'est en un lieu non raccordable au nôtre que Gabriel annonce à la Vierge sa prochaine maternité.
Derrière la future Mère de Dieu, à côté du lutrin, se trouve un lit aux rideaux tendus, qui symbolise le mariage mystique de la jeune fille avec son Dieu-Époux ; en retrait de Gabriel, la cheminée signifie le passage entre le céleste et le terrestre. Discret détail (mais que le peintre a voulu figurer) : dans le foyer de cette cheminée se trouve un chenet. S'agit-il de voir pour ce chenet, dans sa relation avec l'âtre, ce que La Vierge et l'Archange sont au foyer divin où brille le Paraclet ? Dans la mesure où Marie et Gabriel, disposés au premier plan du tableau - comme des chenets au seuil d'une cheminée - inaugurent la nouvelle Histoire Sainte, nous inclinons à le penser.
Deux sources lumineuses éclairent la composition, celle qu'on vient de dire et celle qui, accentuant le modelé des personnages, est à l'origine de l'ombre portée de Gabriel. Cette dernière qui traverse la ligne de pierres blanches séparant la Vierge de l'Archange souligne de ce fait même la transversale qui, parallèle au plan du tableau, passe devant la cheminée. De sorte qu'au moment où l'Annonciation s'opère, la Croix du Christ est déjà partie constituante de la réalité concrètement foulée par Marie et son vis-à-vis. Les yeux fixés sur le sol, la future mère de Jésus, prend la mesure de son destin.
Ce tableau d'autel qui possède l'émouvante austérité d'un motet de Jean Gilles ou de Marc-Antoine Charpentier fut vraisemblablement commandé par Anne d'Autriche pour décorer son oratoire au Palais-Royal. La finition toute flamande des objets (le lutrin), le rendu antique des drapés (notamment celui de la Vierge), le hiératisme de l'Archange au profil grec, pour ne rien dire de la janséniste retenue des couleurs (assujetties à la maîtrise absolue de la ligne), font de cette Annonciation une toile admirable.

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