Décryptage XXI - Annonciation
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Crédits image : ©avec l'aimable autorisation d'Anne Zenatti 

Annonciation
ZENATTI (Anne)


2012, Collection particulière 100 x 81 cm, Acrylique sur toile de lin

Annonciation par Christophe Genin

Apparemment nous n’avons pas affaire à une Annonciation tant la scène semble profane. Ici pas de modeste demeure à Nazareth, dans les terres, mais une belle villa e­­n bord de mer, avec une terrasse et une balustrade donnant sur l’océan et le ciel avec, dans le coin gauche, un début d’escalier menant à la mer. Ici pas de lutrin ni de livre d’Isaïe où lire une prophétie, mais un éventail japonais en équilibre sur sa tranche. Ici pas de trône marial, qui porterait le chrisme et exprimerait l’aura d’une déesse, mais un divan confortable, aux coussins chamarrés. Ici pas de jeune fille à peine nubile et soumise, modestement couverte par ses voile et tunique, mais une jeune femme opulente, aux formes rebondies et généreuses, moulées par une courte jupe près du corps. Ici pas d’Incarnation asexuée, mais un corps largement dévoilé, aux seins lourds et dessinés, au ventre plein et marqué, aux cuisses larges et lumineuses, aux ongles d’orteils vernis. Ici pas de symbolique hébraïque, mais un patchwork de motifs aux styles hétérogènes. Ici, aucun ange n’annonce quoi que ce soit. Une Annonciation désenchantée, en quelque sorte. Seul le regard songeur de la jeune femme, porté vers son entrejambe, suggère qu’elle médite quelque chose.

Pourtant un détail nous intrigue. Sur notre gauche, sur le guéridon, dans l’ombre à la lisière de la lumière, derrière le bol japonais une branche de lys déborde et se suspend dans l’air. Un rameau trinitaire, avec une première fleur entrouverte, une seconde éclose, et finalement une grappe de trois boutons déployant ses trois inflorescences vers la jeune femme. Le long de cette tige, les fleurs exposent un temps et un mouvement d’ouverture, de don, d’abandon. Si le décor et la mise en scène de cette toile ne répondent pas immédiatement à la présentation d’une Annonciation, elle en a quand même, par ce lys trilobé, un indice déterminant. Cette fleur est, en effet, le castitatis liliim (lys de chasteté), hommage de Gabriel à Marie. La fleur représente le temps des fleurs (flores tempère), c’est-à-dire de la fécondation, de la mise au monde, voire de la résurrection. Sa blancheur immaculée signifie l’inviolabilité de la jeune fille. Son rythme ternaire est l’image analogique de la Trinité. À ce symbole chrétien répond un autre : l’œuf dont le motif réitéré orne la balustrade.

Ce tableau serait ainsi une Annonciation d’une genre particulier : une annonce sans ange. Une Annunziata sans Gabriel. Ce type de motif, quoique peu fréquent, n’est pas impossible dans l’histoire picturale de ce sujet religieux, comme en atteste celle d’Antonello da Messine, même si l’on suppose que la représentation de Marie devait avoir comme pendant celle de Gabriel. Dans l’art moderne Michelangelo Pistoletto figure Marie en femme ordinaire, Gabriel étant réduit à un téléphone (Annonciation avec Marie en vert, 1973). Rien donc d’impossible dans cette Annonciation vue, non pas depuis sa phase initiale - la surprenante irruption de Gabriel -, ni depuis la divulgation de la bonne nouvelle, mais depuis sa phase terminale, après le départ de l’ange. « Et l’ange la quitta », écrit Luc (Evangile de Luc, I-38) ; littéralement : « et le messager s’éloigna d’elle-même ».

D’ailleurs la construction du tableau reprend les codes scénographiques de l’Annonciation : la séparation entre l’intériorité et l’extériorité, la fenêtre par laquelle l’ange est entré, cette avancée de lumière qui pénètre dans l’obscurité intérieure et qui inonde l’espace de son éblouissement au point d’en altérer les couleurs, cette ombre douce qui vient apaiser cette lumière et couvrir la jeune femme, comme ce lointain céleste où les formes se dissolvent dans l’appel à la transcendance. Sans oublier, au premier plan, ce rideau de rubans qui délimite l’espace de Marie sans le fermer, qui la met à distance de tout observateur de la scène, cernant ainsi la dimension du thalamus Virginis (la chambre de la Vierge). Toute la composition du tableau est dans ce jeu de clair-obscur et d’ouvert-fermé tout à fait fidèle à une tradition iconographique.

Voici donc Marie de nouveau seule avec elle-même, après cette brusque venue et ce départ précipité d’un messager énigmatique. L’annonce a eu lieu ; seul en demeure la trace du lys déposé. Marie se retrouve bien avec elle-même, seule face à une destinée à laquelle elle ne s’attendait pas, encore quelque peu abasourdie par ce message, le regard recueilli sur ses seins qui vont allaiter l’enfant, sur son ventre qui va le porter, en trois points de lumière qui altèrent son corps. Ce n’est plus une jeune fille, mais une femme fleur, avec des motifs floraux qui l’enveloppent de la tête aux pieds : sur le tapis qui délimite son espace, sur sa jupe au rouge ardent qui épouse toutes ses courbes, sur le panneau du fond qui cerne sa tête.

Loin du décorum chrétien, avec sa pesante symbolique, Anne Zénatti reprend ici le sujet de l’Annonciation d’un point de vue féminin et profane, scène à la fois éminemment sensuelle par cette chair gorgée de sève et hautement spirituelle par cette trouée de lumière qui fait signe vers un ailleurs inassignable.

Dans le texte du Luc il est dit que l’ange était venu auprès d’elle-même et qu’il s’éloigna d’elle-même. Qu’est-ce qu’être soi-même ? Voilà une jeune femme dépassée par les événements, en charge d’un avenir qu’elle ne soupçonnait pas, presque débordée par son corps qui exsude de la lumière – l’intensité des ombres et lumières étant montée par glacis –, et qui se recueille sur ce bouleversement de tout son être, dans l’éternité d’un instant exceptionnel.

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